Birmanie sur la route de Shwe Set Taw

Chaque année, à la fin de la saison des pluies, les fidèles birmans sont pris d’une sorte de frénésie. Certains d’avoir engrangés de nombreux mérites pendant la saison des pluies, ils en veulent encore plus pour s’assurer d’une très bonne réincarnation dans leur vie future. Pour cela, ils ont un moyen infaillible : partir en pèlerinage et visiter un site bouddhique prestigieux, ou plusieurs de préférence, comme Shwésettô, découvert il y a bien longtemps par un chasseur de tigres…   

 

Guy Lubeigt - En partenariat avec le magazine Gavroche Thailande

Partir en pèlerinage à la conquête des plus prestigieux sites bouddhiques

Partir en pèlerinage à la conquête des plus prestigieux sites bouddhiques
Ces lieux de culte ne manquent pas dans la Birmanie bouddhique. Des plaines deltaïques des régions côtières aux montagnes et plateaux des zones périphériques, en passant par les collines sèches et les méandres des fleuves de Birmanie centrale, l’Union Birmane est parsemée d’un multitude de sites sacrés, plus magnifiques et insolites les uns que les autres. Ce peut être le sommet d’un volcan éteint (Mont Popa) ; un rocher doré perché en équilibre sur une surface d’érosion (Kyaikhtiyo) ; un îlot rocheux de l’Océan Indien (Mortizon) ; une grotte truffée de statues du Bouddha (Pindaya) ; un ravin au fond duquel s’ouvre une porte qui donne accès à un trésor (Alaungdô Kassapa) ; un lac qui recèle cinq représentations du Bouddha dotées de pouvoirs magiques (Phaung-Dô-Ou) ; une colline percée d’un millier de temples excavés ornés de peintures murales (Pho Win Taung). Cet article ne suffirait pas à les citer tous… Les Birmans sont ainsi certains d’acquérir des mérites en rendant hommage aux statues du Bouddha qui se trouvent sur les lieux de pèlerinage et en glissant une obole dans le tronc placé à côté, après avoir prié à genoux, les mains jointes, pendant un laps de temps décent, mais pas plus d’une minute car bien d’autres sites de la région les attendent. Un pèlerin moyen peut en visiter une dizaine dans la journée. A l’issue de son circuit, qu’il a suivi accroupi sur le plateau d’un camion, en compagnie d’une cinquantaine de coreligionnaires, il est alors inutile de lui demander ce qu’il a vu ou quel est le nom des pagodes visitées…

Les empruntes de Bouddha

Les empruntes de Bouddha
Pendant la saison sèche, les pèlerinages d’importance nationale attirent des centaines de milliers de fervents partis sur les traces du Bouddha. Le pèlerinage de Shwésettô revêt une importance particulière car, selon la légende (il n’est pas de pèlerinage sans légende), le Bouddha est venu dans cette forêt, traversée par la rivière Mann, au pied de la chaîne de l’Arakan. Conscient qu’il devait laisser une trace de son passage pour la postérité, il a même fait mieux : il a laissé deux empreintes de ses pieds sur les lieux. L’une sur le bord de la rivière, l’autre au sommet de la colline qui se trouve en face. Le site est placé de part et d’autre de la Mann, torrent capricieux qui peine à se dégager de la chaîne de l’Arakan pour aller se jeter dans l’Irrawaddy à une soixantaine de kilomètres à l’ouest. Il a été découvert miraculeusement par un chasseur de tigres qui passait par là, au XVIIe siècle. A cette époque, les rois indochinois, qui cherchaient déjà à légitimer leur pouvoir, lançaient des expéditions tous azimuts pour retrouver les empreintes du Bouddha dans leurs royaumes. C’est ainsi qu’on a découvert, au Siam, l’empreinte de Saraburi, à 100 km au Nord-Est de Bangkok, toujours vénérée aujourd’hui par les fidèles thaïlandais. En ce temps là, il y avait encore des tigres dans les forêts de l’Arakan. En fouillant parmi les hautes herbes qui encadraient la berge de la Mann, le chasseur découvrit une première empreinte longue de deux mètres, imprimée sur la roche. La nouvelle se répandit aussi vite qu’une rumeur. Et les pèlerins commencèrent à affluer. Plus tard, un petit temple fut construit pour abriter l’empreinte (submergée pendant la saison des pluies et la crue du torrent). De nos jours, les dévots viennent offrir des feuilles d’or à l’empreinte sacrée qui est ainsi redorée en permanence en saison sèche. Préoccupé par ses tigres, le chasseur traversa la rivière, peu profonde, et se lança dans l’escalade de la colline abrupte, haute d’une centaine de mètres, qui borde la rive droite. Arrivé au sommet, il poursuivit consciencieusement ses recherches, en ignorant les familles de macaques qui s’étonnaient de son intrusion et se chamaillaient sur la falaise, un spectacle toujours prisé par les visiteurs aujourd’hui. Oubliant sa traque, le chasseur s’aperçut alors que la compassion du Bouddha ne s’était pas arrêtée sur la fixation de la première empreinte. Il en avait laissé une seconde au sommet. Mais la taille de cette empreinte (quelques dizaines de centimètres) donne à penser que le Bienheureux eut quand même quelque peine, dans cette position instable, à faire le grand écart au-dessus de la rivière !

Un accueil rudimentaire

Un accueil rudimentaire
Quoi qu’il en soit, ce genre de considérations n’arrête pas les pèlerins. Le Comité d’administration de la pagode (gopaka) a fait construire à leur intention et pour leur confort des dortoirs collectifs (sortes de longues maisons) et bungalows individuels où les voyageurs peuvent passer la nuit sur des nattes en bambou en se serrant les uns contre les autres. Les couvertures ne sont pas fournies. Ni les moustiquaires. Soucieux d’améliorer l’accueil des pèlerins, le Gokapa vient même d’édifier, au bord de la rivière, une vingtaine de huttes équipées d’un confort plus agréable, notamment avec des toilettes pour les plus fortunés. Ces maisons de bambou sont construites dans le lit du torrent ou de part et d’autre des berges du cours d’eau qui coule paisiblement pendant la saison sèche. Dans la partie la plus large du lit (une centaine de mètres), les galets font office de chaussée et des dizaines de magasins s’alignent le long de petits corridors, de part et d’autre de l’allée principale. Le comité a installé ses bureaux au pied de la colline, près des quatre grands escaliers parallèles qui conduisent au sommet. Comme dans toutes les pagodes, les marches de ces escaliers sont bordées de marchands auprès desquels les pèlerins s’approvisionnent en fruits, boissons gazeuses, offrandes, lunettes de soleil, souvenirs, vêtements et produits de toutes sortes. S’y ajoute les tenanciers des échoppes de la foire permanente : restaurateurs, cuisiniers, vendeurs de légumes, collecteurs d’aumônes pour les moines, personnels de sécurité (le plus souvent en civil, pour ne pas effrayer les génies), des charpentiers, marchands de spécialités locales, vendeurs de vêtements à la mode, de tissus, loueurs de chambres à air et de bouées pour les baignades, auxquels s’ajoutent des garages à autobus et camions transportant les pèlerins. On trouve ainsi les photographes qui fixent le passage des visiteurs dans les lieux. Cette activité fort lucrative est en perte de vitesse du fait de la présence des portables que possèdent aussi bien les paysannes que les citadines qui postent leurs selfies sur les réseaux sociaux car le lieu est bien fourni en antennes relais. Chaque année qui passe, sur les berges de la Mann, la ville temporaire s’agrandit. Elle s’étire désormais sur plus de deux kilomètres.

Trois à quatre mois de foire !

Trois à quatre mois de foire !
A l’origine, au prétexte de venir rendre hommage au Bouddha, le pèlerinage servait de lieu de rencontres entre les tribus montagnardes et les gens de la plaine pour y effectuer leurs échanges (riz, peaux, poissons séchés, tissus montagnards, armes et objets utilitaires). Le caractère traditionnel de cette foire, qui se tenait dans un lieu sacré pendant une période propice (la saison sèche), est remis en cause par la multitude de marchands venus de tout le pays, qui occupent les points d’hébergement, s’installent au plus près de la rivière pour s’y baigner et laver leurs effets, se glissent dans les escaliers pour vendre leurs produits, font la cuisine dans les sanctuaires. La foire est d’autant plus importante que, contrairement à la plupart des festivals, celui de Shwésettô dure trois à quatre mois ! Il doit donc être bien équipé pour retenir les pèlerins. Les antennes qui sont installées au sommet de la colline témoignent de la puissance des relais pour les smartphones, ce qui contribue sans doute à l’engouement dont bénéficie le festival, pourtant dépourvu de spectacles comme l’on en trouve dans les autres foires de pagodes. La ville temporaire, développée à l’origine dans le secteur sud, a triplé sa surface et remonte la Mann. Partout les pèlerins sont accrochés à leurs portables et bombardent de selfies les réseaux sociaux. Shwésettô présente un autre avantage. Au cours des siècles, la foire annuelle s’est transformée en ce qu’on pourrait nommer un « pèlerinage balnéaire » dans une station climatique située à l’intersection des plaines et de la montagne. On peut se baigner sans danger dans la rivière, devant les bungalows. De nombreux ponts en bambou tressé permettent de relier les deux bords. Même les camions et les autobus peuvent la franchir pendant tout le festival afin de desservir les commerces et résidences situées en amont.

Le bonheur est dans les champs…

 Le bonheur est dans les champs…
L’observation du comportement des pèlerins ne laisse guère de doutes sur leurs motivations profondes. La raison exprimée pour expliquer leur venue est certes de venir rendre hommage au Bouddha, mais la véritable raison, inavouée pour les uns, est en fait de venir passer quelques jours de vacances pour se distraire dans un lieu agréable loin de la promiscuité des villes et des chaleurs intenses de la Birmanie centrale. L’eau de la Mann est fraîche et les enfants adorent s’y plonger. Certains messieurs esseulés (ou négligés par leurs épouses, qui penchent pour des séances de méditation transcendantale au cours desquelles elles peuvent dormir pour se rapprocher des divinités) sont motivés par des raisons franchement inavouables dans la puritaine Birmanie. Comble de félicitude, des maisons ont été édifiées à leur intention. Pour des sommes modiques le personnel d’accueil, composé de très jeunes femmes en uniformes colorés, se met en quatre, ou en double, pour adoucir les solitudes avec beaucoup de sollicitude. Le tarif horaire du traitement (5000 kyats) ne rebute pas les pèlerins. Les jeunes et belles pensionnaires s’entassent dans les bungalows et n’ont pas à aller bien loin pour prendre un bain le matin dans la rivière. La même chose existe dans toutes les villes, mais le cadre n’est pas aussi bucolique. Dans ces conditions, chacun y trouve son compte, même les administrateurs (la fonction est toujours exercée par des hommes) et les policiers en civil. Chacune de ces maisons abrite de 10 à 20 pensionnaires. Les affaires sont bonnes car la clientèle est proche : plus de vingt mille pèlerins séjournent en permanence dans les bungalows du Gopaka. Il y a de tout dans un pèlerinage digne de ce nom. La ville temporaire est prospère mais la concentration de quelques dizaines de milliers de personnes sur les rives de la rivière pose un problème sanitaire. Il existe peu de toilettes publiques, et elles sont payantes. Dans les collines avoisinantes, des trous entourés de claies en bambou tressé remplissent cette fonction gratuitement. Les maisonnettes (ce sont plutôt des abris), installées sur pilotis sur des portions asséchées, participent allégrement à la pollution. La nappe phréatique étant très proche, les urines percolent rapidement et s’accumulent. Au point de constituer un superbe réservoir de bactéries. La cité de Shwésettô est d’autant plus provisoire qu’elle est balayée par les flots chaque année, quand la paisible rivière Mann, gonflée par les pluies, redevient un puissant torrent. Il y a une vingtaine d’années, un typhon inattendu sur l’Arakan a provoqué une crue brutale alors que la saison du festival battait son plein. Gros dégâts. Structures en bambous emportées, ponts détruits, communications coupées entre les deux rives, festivaliers désorientés… et une dizaine de morts par noyade. Vite oubliés. Désormais le festival, commencé en janvier, se clôt fin mars pour éviter ce genre de catastrophes. Comme dans toutes les villes, le gokapa a mis en place un service de ramassage des poubelles pour nettoyer les abords de la rivière. Alphonse Allais en parlait. Les Birmans l’ont fait. En quelques années, ils ont réussi l’exploit de créer une ville à la campagne. L’opération a bien réussi avec Shwésettô, mais quand ils ont créé Nay Pyi Taw, le transfert des employés n’a pas marché. Normal, il n’y a aucun pèlerinage à proximité…

Guy Lubeigt (http://www.gavroche-thailande.com)
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