Découvrez le Mont Popa en Birmanie

Le Mont Popa, qui culmine à 1637 mètres, est non seulement le château d’eau de la Birmanie centrale, mais aussi la source des plus vieilles et belles légendes de Birmanie. Guy Lubeigt (texte et photos) Membre de l’École doctorale de Géographie de Paris, chercheur partenaire de l’Institut de Recherche sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine (IRASEC), ancien directeur de la Mission permanente du CNRS en Birmanie.

 

Article réalisé en partenariat avec le magazine Gavroche (Thaïlande)

Le bouddhisme : une philosophie de vie

Le bouddhisme : une philosophie de vie
On vous dira partout que le bouddhisme est la philosophie de la vie pour les Birmans. C’est vrai. Du moins tant qu’on se réfère sur le papier à la doctrine prêchée par le seigneur Bouddha, il y a environ 2500 ans. Mais à y regarder de plus près, l’observateur curieux, mais sérieux, commence à avoir des doutes qui le sont tout autant. Il suffit, pour s’en convaincre, de faire un saut au Mont Popa. Ce volcan, éteint depuis au moins 20 000 ans, domine les plaines de la zone sèche de Birmanie centrale et joue un rôle de château d’eau. Pendant la saison des pluies, tous les nuages s’y rencontrent pour donner naissance aux « rivières » qui devraient irriguer tous azimuts les plaines centrales. Malheureusement sont des chaung (oueds) qui coulent seulement quelques jours, ou quelques heures, par an. Pour atteindre le Mont Popa depuis Pagan, la route traverse une région semi-désertique dominée par des palmiers à sucre (Borassus flabellifer) et des cactus géants (Euphorbia antiquorum). Au plan géologique, la zone s’étend sur une série de terrasses emboîtées constituées de sables alluviaux, cailloutis et argiles. Ces terrasses, formées par le proto-Irrawaddy il y a deux millions d’années, sont contemporaines de la formation du volcan pendant la période pléistocène. La région est un régal pour les géographes et géomorphologues : planèzes, reliefs inversés, volcan égueulé, cheminée volcanique (dyke), coulées de laves superposées, bombes et cendres volcaniques sont au rendez-vous. Paléontologues et botanistes peuvent aussi trouver leur bonheur dans cette zone où foisonnent les fossiles végétaux et animaux. Il existe deux Popa : le volcan, au sommet duquel se trouve un poste militaire, et la cheminée volcanique secondaire, nommée Taung Kalat (792 m), qui se dresse à la base du grand cône. Quand les Birmans parlent de Popa, ils pensent Taung Kalat (1). Rarissimes sont ceux qui font l’ascension du volcan car ses pentes sont extrêmement escarpées. Pour les croyants, le Mont Popa a une importance primordiale. Résidence de tous les génies de Birmanie, c’est le Mont Olympe des Birmans. Le site est si remarquable qu’il a attiré les génies avant d’attirer leurs adorateurs humains.

Au cœur des croyances ancestrales

Au cœur des croyances ancestrales
Depuis des millénaires, les ancêtres des Birmans rendent un culte aux génies du ciel, de la terre, des eaux et du feu. Chaque arbre, chaque source, chaque colline, chemin, source, mare… avait son génie protecteur (nat) auquel les villageois rendaient hommage. Cela faisait beaucoup de monde et d’obligations avec lesquels le bouddhisme a fait bon ménage quand il est arrivé en Birmanie, il y a environ deux mille ans. Il devait d’autant plus composer que ses prédécesseurs, hindouisme et bouddhisme Mahayana, prospéraient déjà dans les lieux. Croyances prébouddhiques et nouvelles religions ont ainsi coexisté pendant des millénaires. Mille ans plus tard (environ…), le premier empereur birman, Anôrata (1044-1077), sans doute convaincu par un extrémiste, a décidé de soumettre toutes ces croyances traditionnelles à la primauté du bouddhisme. Pour ce faire, en 1057, il a officiellement reconnu trente-sept génies, les a regroupés en un lieu unique (la pagode Shwézigon de Pagan) et les a installés sous l’autorité d’Indra (le dieu créateur de l’hindouisme) dans un temple construit pour les abriter. La fonction originelle de ces trente-sept génies-gardiens était de protéger la pagode Shwézigon. Mais il fallut se rendre à l’évidence : ils n’étaient pas assez nombreux pour assumer cette tâche. Leur nombre fut doublé. Les uns furent tournés vers l’extérieur pour protéger la pagode, tandis que les autres protégeaient l’intérieur. Le temple initial, minuscule, était peu confortable, analogue à une longue étagère sur lequel on avait installé la statue de tous les génies, masculins ou féminins, dans une promiscuité discutable. Le temple a été reconstruit, sans doute pendant l’époque coloniale. Mais les pauvres génies, qui continuent à recevoir de rares visites de leurs fidèles, ont sans doute dépéri dans cet environnement austère peu propice à leur majesté. Leurs fidèles les ont aidés à quitter discrètement les lieux et les ont réinstallés, depuis une soixantaine d’années, sur le Taung Kalat (la montagne-présentoir). C’est là qu’il faut leur rendre visite. Les voyageurs qui arrivent à Pagan se voient rapidement proposer un tour en minibus au Mont Popa. Une excursion à ne pas rater. Le Taung Kalat est d’abord la résidence d’une puissante entité, le Seigneur de la Grande Montagne (Min Maha Giri), qui désigne deux génies, frères et sœur – Monsieur Belle Apparence et Madame Face d’Or – fondus en un seul. Mais le piton abrite aussi Popa Maidaw ( la reine-mère de Popa) et ses fils ((Shwé Pyin Gyi et Shwé Pyin Ngnai), connus sous le nom de frères Taungbyon. Les autres déités et génies ont suivi. A Popa, ils cohabitent pacifiquement, sans distinction de sexe, de race ou de religion. Mais ils ne sont pas seuls. Une autre catégorie de personnages mythiques, les weikzas (2) les ont rejoints et ajoutent à la féérie de la montagne. Difficile de s’y retrouver pour un profane (3).

Un piton perdu dans la nuit des temps

Un piton perdu dans la nuit des temps
De nos jours deux festivals de génies ont lieu à Popa, en décembre (pleine lune) et en avril. Les visiteurs peuvent se plonger dans le quotidien des Birmans. Pour ces derniers, Min Maha Giri est le protecteur des foyers (il protège des incendies). Symbolisé par une noix de coco entourée d’un tissu rouge, il est présent dans toutes les maisons. Au Moyen Age, un jeune marchand de Thaton, Byatta (d’origine indienne et musulman), avait acquis des pouvoirs surnaturels en mangeant le cadavre d’un fakir alchimiste (si !si ! Ce type de corps a la taille d’un bébé de sept mois et sa chair est parfumée car il se nourrit exclusivement de mangues et de pommes-roses. Rôti, c’est délicieux, paraît-il…). Selon la tradition, celui qui mange la chair d’un alchimiste n’est jamais malade, devient éternel, peut soulever des poids énormes, effectuer en un jour des voyages de dix jours et peut même attraper un éléphant par les défenses pour le faire tomber. Du coup, le roi de Thaton, craignant pour son trône, voulut se débarrasser de Byatta en l’envoyant à Pagan. Bien accueilli à la cour, il entra aussitôt au service d’Anôrata. Avec une charge particulière : récolter des fleurs de sauge sur les pentes de Popa. L’offrande de ces fleurs jaunes était considérée comme une marque de respect et honorait le roi (on peut toujours en acheter, en bouteilles, au carrefour de la route de Kyaukpadaung - Popa -Taungtha). Byatta remplit bien sa tâche, mais l’ogresse qui vivait dans les lieux avait un œil convoiteur sur lui. Elle se changea en une ravissante jeune femme et Byatta en tomba sur le champ amoureux. Il en résultat deux bébés (Shwé Pyin Gyi et Shwé Pyin Ngai – « Gros Cul Doré « et « Petit Cul Doré ») dont la naissance, à une époque où le congé parental n’existait pas, provoqua deux retards de Byatta à la Cour. La première faute fut excusée (« Merci mon roi ! »), mais pour la seconde, l’irascible Anôrata le fit exécuter. Privée d’allocations parentales, la pauvre ogresse éleva seule ses deux fils. Malgré sa tristesse, quand ses enfants furent adultes, elle les présenta à la cour où Anôrata les pris à son service, cette fois comme guerriers. Ils furent alors connus sous le nom de « Frères d’Or », d’après leurs noms, car le mot birman « Shwé » signifie « or ». Ils suivirent fidèlement le roi dans ses campagnes militaires. Jusqu’au Yunnan où leur maître avait projeté de s’emparer d’une dent du Bouddha (ce dernier en avait 44) qui avait miraculeusement échoué en ces lieux. Les Frères d’Or devinrent très populaires dans le royaume. Au point qu’un autre général d’Anôrata, Kyanzittha (le futur empereur, 1084-1113), en conçut une profonde jalousie. Les frères continuaient à fréquenter les pentes fleuries de Popa où ils avaient l’occasion de courtiser, et déflorer, moult beautés dans les villages voisins. Dans le même temps le roi, après ses campagnes chinoises, avait décidé de faire construire un stoupa à Taungbyon, au nord de l’actuelle Mandalay. Tous les jeunes hommes du royaume reçurent l’ordre de participer à la construction en apportant chacun une brique. Ayant appris que les frères projetaient un saut à Popa, Kyanzittha les encouragea à partir en leur disant que, s’ils étaient en retard, il poserait sur le chantier deux briques à leur place. C’était un piège. Il n’en fit rien. Quand le roi vint inaugurer le stoupa, les deux frères se joignirent à la procession royale sans se douter que Kyanzittha n’avait pas tenu sa promesse. Le roi s’aperçut aussitôt qu’il manquait deux briques au dessus du porche de sa pagode. Kyanzittha dénonça les frères comme coupables de l’oubli. Comme leur père avant eux, ils furent derechef exécutés (dans des conditions effroyables) pour avoir rencontré l’amour sur les prairies parfumées du Mont Popa. En apprenant le sort tragique de ses fils, la gentille ogresse mourut le cœur brisé. Elle devint un nat nommé Popa Maidaw (Reine-mère de Popa). Les frères d’or pensaient qu’ils avaient honnêtement servi le roi, c’est pourquoi, dans leur ressentiment contre cette mort brutale et imméritée, ils devinrent les plus dangereux des génies. Utilisant des tigres comme montures, ils se vengèrent de Pagan en créant de nombreux ennuis au royaume et à ses vierges déclarées. Celles qui résistaient étaient illico dévorées par leurs tigres. Pour les éloigner, Anôrata leur offrit un trône royal et un palais loin de Pagan, à Taungbyon (20 km au nord de Mandalay). C’est là qu’on peut encore les voir chaque année, à la pleine lune d’août, pendant le festival qui leur est consacré. Orchestres, danseurs, devins, chiromanciens, diseurs de bonne aventure et alcool de palme sont au rendez-vous. Si l’on en croit les visiteuses, tous les pèlerins mâles sont dotés de quatre mains. Au moins ! A Popa, les génies sont rassemblés au complet dans deux grandes salles : une à mi-pente du volcan, au bord de la route, et l’autre au pied du piton, en face des escaliers qui donnent accès au Taung Kalat. Dans les années soixante, un moine, U Paramawana Theikti, qui avait son monastère au pied du piton, a beaucoup œuvré pour rendre le site populaire auprès des fidèles. Il avait la réputation d’avoir des pouvoirs surnaturels et d’être en contact direct avec les génies. Les pèlerins venaient le voir pour obtenir des conseils, talismans, charmes et amulettes protectrices. Propriétaire d’une voiture et d’un camion (rares privilèges pendant la période socialiste), il circulait dans toute la Birmanie centrale pour récolter des donations afin de faire construire des stoupas. Ses voyages et activités entrepreneuriales et bancaires attirèrent l’attention des autorités qui le forcèrent à se défroquer. Pour ne pas tout perdre, il devint yogi U Pyi Son, et s’installa près du Taung Kalat où il fonda une grande auberge pour les pèlerins. On peut visiter l’auberge et son mausolée. Les bons génies l’ont rappelé avant qu’il puisse mettre en œuvre ce qu’il considérait comme le couronnement de sa carrière : la construction d’un téléférique entre son auberge et le sommet du Taung Kalat. Bouddha, génies et magiciens protègent encore cet environnement exceptionnel. [1] - Les fidèles bouddhistes voient cette cheminée de lave solidifiée (les scories ont été éliminées par l’érosion) comme un kalat, présentoir traditionnel sur lequel on déposait les offrandes pour les dieux, rois et génies. [2] - Le weikza est un personnage légendaire, ou réel, qui s’est spécialisé dans la méditation transcendantale en suivant la technique samatha, celle qui permet d’acquérir des pouvoirs surnaturels. A l’issue de cette quête le weikza acquiert une invisibilité et une immortalité qui lui permettent d’attendre l’arrivée du futur Bouddha, Maîtreya. Les fidèles pensent que les weikzas vivent parmi eux. A Popa ils sont vénérés à l’égal des génies. [3] - On peut trouver une version plus détaillée de ces évènements dans « Pagan. Histoire et légendes. Contribution à la géographie historique d’une capitale indochinoise » (p.231 et suivantes). Ed.Kailash, 1998. Article réalisé en partenariat avec le magazine Gavroche (Thaïlande)
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