Chanthaburi : 11 ans d’histoire franco-siamoise

Chanthaburi (ou Chantaboun, Chantaboon), à 230 km à l’est de Bangkok, est une destination privilégiée des touristes thaïlandais. Pour le voyageur étranger, elle n’est qu’un passage obligatoire vers les paradis balnéaires de Koh Chang et de Koh Kood. Et c’est bien dommage, car il s’agit d’une région riche d’histoire où un étonnant brassage de populations, de religions et de civilisations a créé une des provinces les plus originales et spectaculaires de Thaïlande. Plus étonnant encore, une partie de l’histoire de cette ville et de sa région est commune à la France et au Siam, tout au long d’une occupation de onze ans, soubresaut de l’histoire inconnu des Français et souvent mal compris par les Thaïlandais.

 

François Doré (http://www.gavroche-thailande.com)

Chanthaburi : 11 ans d’histoire franco-siamoise

Chanthaburi : 11 ans d’histoire franco-siamoise
Ce qu’on appelle aujourd’hui l’Asie du Sud-Est a connu pendant de nombreux siècles de profonds bouleversements politiques. Les empires et les royaumes se sont succédé, et nombreuses furent les guerres qui opposèrent les mondes chinois, viet, cham, khmer, birman et siamois, venant bien souvent modifier les frontières qui les unissaient. Mais dès le XVIIème siècle, la région voit arriver de nouveaux conquérants : les missionnaires, les commerçants et les explorateurs de l’Occident. Le Siam, petit royaume de la région centrale de la péninsule, se trouve bientôt entouré au XIXe siècle par les conquêtes coloniales, anglaise au nord, à l’ouest et au sud et française au nord et à l’est. Les deux grandes puissances coloniales vont désormais chacune revendiquer, au nom de leurs protégés, des territoires conquis autrefois par l’expansionnisme siamois : les Anglais veulent récupérer les provinces du sud malais et celles du nord birman ; les Français rendre à leurs protégés laotiens les provinces perdues de la rive gauche du Mékong, et à leurs protégés khmers les trois provinces de l’ouest cambodgien. Un ménage à trois qui va rapidement mal tourner, chacun essayant de protéger ses propres intérêts en en revendiquant une légitimité historique. Un ballet diplomatique incessant se mettra en place à Bangkok, qui verra s’affronter des marionnettes dont les fils seront tirés à Londres et à Paris. Tout va se précipiter en 1893 : une suite de maladresses et d’incidents, l’affaire du fonctionnaire français Grosgurin tué sur la rive gauche du Mékong par les Siamois en juillet, l’avance des troupes siamoises qui atteignirent à la même époque les montagnes protégeant la plaine annamite au-dessus de Hué, l’arrestation du capitaine Thoreux par les Siamois à Stung-Treng, des combats pour l’occupation des îles de Khong et de Khône au Sud Laos, autant de coups d’épingle qui provoquèrent le réveil brutal de la force coloniale française. Le 13 juillet 1893, l’aviso L’Inconstant et la canonnière La Comète forcèrent les barrages des passes de la Ménam et vinrent jeter l’ancre en face de la Légation française de Bangkok, leurs canons pointés vers le palais royal du souverain siamois, le roi Chulalongkorn. Un coup d’éclat militaire qui laissa tout le monde sans voix : comment deux si petits navires avaient pu mettre à genoux un royaume qui paraissait si puissant ? Le Siam ne va-t-il pas être absorbé par un Empire français conquérant ? Le gouvernement siamois acceptera les conditions du vainqueur et signera un traité avec les Français en août 1893. Et c’est pour assurer le respect des clauses de ce traité par les Siamois que la France décidera d’occuper la rivière et la ville de Chanthaburi ; une occupation qui ne devait pas durer trop longtemps, juste le temps de l’exécution du traité. Elle va pourtant durer onze ans...

Pourquoi Chanthaburi ?

Pourquoi Chanthaburi ?
Nous ne parlerons pas ici de la richesse de ses piémonts où les vergers produisent les meilleurs fruits du pays dont l’odorant durion, des alignements de ses poivrières, de la beauté de ses montagnes où se cachent des cascades claires ou de la ferveur de ses pèlerins en marche vers le sommet du mont Khitchakut. Non ! C’est certainement son emplacement géographique qui explique la raison du choix de cette province, les voies de communication terrestres dans cette région n‘étant pas facilement utilisables. Saïgon est reliée à Bangkok par une ligne maritime commerciale avec une escale à mi-chemin, justement dans l’embouchure de la rivière de Chanthaburi, située à l’intérieur des terres, sur les deux rives de la rivière du même nom et à environ 24 kilomètres de la côte. En 1893, la ville compte entre six et huit mille habitants. Une population cosmopolite: les Siamois n’en représentent qu’une moitié, l’autre est composée de Chinois, de Vietnamiens et de Birmans. Ces derniers sont là pour la principale richesse de la région : l’extraction des pierres précieuses des mines de Païlin, situées plus au nord dans la province cambodgienne. Ce sont les Chinois surtout qui en assurent le commerce. La présence des Vietnamiens est elle due à l’arrivée de plusieurs vagues de réfugiés fuyant les persécutions des envahisseurs chinois de leur Cochinchine d’origine. Tous de religion catholique, ils se sont regroupés autour de leur missionnaire, sur la rive gauche de la rivière. L’importance de cette communauté vietnamienne sera très importante et facilitera l’installation et le séjour des soldats français annamites qui composent le gros des troupes d’occupation. Les quartiers siamois, chinois et birmans sont situés eux sur la rive droite, au pied de la forteresse militaire occupée par les troupes françaises. Il ne faut donc chercher aucune raison économique à l’occupation française. Une occupation qui n’apporte rien à la France et qui lui coûte fort cher : tous les frais en restent à sa charge. Comme le constate Charles Lemire en 1902, « nous n’avons absolument rien fait pour tirer parti de cette occupation et pour profiter de ses ressources commerciales, industrielles, minières ; nos soldats s’y tiennent arme au pied et nous n’avons pas songé à y développer nos intérêts économiques ». (1)

Le quotidien des Français

Le quotidien des Français
Selon ce même Charles Lemire, « le gros bourg de Chantaboun est divisé en deux parties par le fleuve. La partie principale est traversée par une longue ruelle, étroite, que l’on appelle la rue du marché. Elle est bordée de maisons sur pilotis, toutes en bois et couvertes en paillotes plates. Le marché n’est pas bien approvisionné pour les Européens : quelques œufs, quelques poissons de mer, des volailles très chères et des fruits du pays. C’est tout ! ». C’est encore Charles Lemire qui décrit l’attitude des habitants face à ces nouveaux occupants que sont les troupes françaises : « La population de Chataboun est loin de nous être hostile. Les habitants sont très affables vis-à-vis des militaires de la garnison ». Il remarque que certains de nos soldats et de nos troupiers connaissent la langue de la région (l’annamite) et s’expriment facilement avec les indigènes. Une occupation militaire qui apporte un calme étonnant dans la vie quotidienne de cette population cosmopolite qui n’y était pas forcément accoutumée. En mars 1896, on voit même les policiers siamois pas suffisamment nombreux appeler au secours les militaires français pour qu‘ils viennent les aider à contenir des émeutiers chinois. Le commandant français Arlabosse envoya 130 hommes pour faire rétablir l’ordre. Et puis il y a aussi un centre médical important dans le camp. Les médecins militaires français y soigneront indistinctement, aussi bien leurs malades que les patients siamois. Les problèmes de santé resteront un des problèmes principaux tout au long de cette occupation : les maladies sont nombreuses, les soldats décimés par des conditions hygiéniques difficiles, par le béribéri ou le choléra. Les noms de treize soldats français et de quatre-vingt-trois soldats annamites morts au cours des onze ans d’occupation sont rappelés sur une plaque de marbre de la cathédrale de Chanthaburi. Tous très certainement morts de maladie. Il est possible de consulter plusieurs témoignages thaïlandais qui confirment cette occupation sans heurts : pas de combats, pas de coups de feu, pas de rébellion. Une vie normale, sans grande animation pour les soldats français : le passage du courrier toutes les deux semaines (il y a un vaguemestre au camp), l’arrivée du ravitaillement, surtout du vin rouge de l’intendance, les promenades en ville où l’on signale la présence de quelques fumeries d’opium et de deux officines de prêteurs sur gages tenues par des Chinois. Signalons aussi le débit de boissons alcoolisées très populaire, tenu par un noir, Yolof du Sénégal, un ancien chauffeur à bord d’un navire de commerce français et qui a fait souche. Il y a aussi un autre marchand, d’origine grecque, qui tient une cantine bien approvisionnée près du fort. Les archives consulaires de Bangkok conservent la mention de son mariage sur place avec une jeune femme d’origine vietnamienne. Aussi, pour le délassement du militaire en goguette, deux maisons de tolérance avec cinq ou six pensionnaires chacune, et la rare mention de la présence d’une Japonaise, pauvre mousmé égarée, sans doute « importée » de Saïgon. Maisons dont le médecin-commandant du fort exige la visite de ces dames pour éviter la diffusion des maladies vénériennes. Pour les troupes annamites, la vie est sans doute plus facile. Un camp des tirailleurs mariés est installé où ils peuvent vivre avec leur famille. Pour les personnels européens, les missions ne pourront pas durer plus d’un an. Au total donc, une occupation sans heurts et où l’ennemi mortel du Français n’avait qu’un seul nom : l’ennui...

Les premiers voyageurs

Les premiers voyageurs
Les vestiges de cette occupation sont encore nombreux et méritent une visite, dans les traces des premiers voyageurs qui tous seront impressionnés par la beauté de la région. Les premiers récits nous seront délivrés par des voyageurs anglo-saxons : l’année 1835 voit le passage du Docteur Dan Beach Bradley, célèbre missionnaire protestant américain qui passera toute sa vie au Siam et qui y introduira le premier les bienfaits de la médecine occidentale : « Le matin du 19 novembre, nous approchions de l’embouchure de la rivière de Chantaboun. Elle est admirablement bien gardée par un promontoire élevé qui se jette à pic dans la mer et qui encercle le port, qui est également protégé artificiellement par deux batteries militaires. La côte, qui se prolonge vers le sud-est, est couverte d’une jungle basse et épaisse. Au loin, les montagnes de Sal Bap, couvertes de nuages, ferment l’horizon du nord au sud ». (2). Un peu plus tard, en 1841, c’est Arthur Neale, officier britannique envoyé auprès de la Cour, qui va décrire à son tour le charme de l’embouchure de la rivière de Chantaboun, « découverte au petit matin alors qu’il n’y a rien ! Aucun signe de vie, aucun bateau, même pas de pêcheurs ; rien que l’air parfumé et revigorant de la baie, le murmure délicat des vagues et un silence que seuls de rares cris de l’aigle pêcheur viennent rompre »... (3) Mais la description la plus célèbre de l’arrivée dans l’embouchure de la rivière nous est livrée par Henri Mouhot, le naturaliste français, qui arrive en janvier 1859 à bord d’une petite barque, venant de Bangkok et se dirigeant vers les côtes du Cambodge. Il va passer près de trois mois dans la région de Chantaboun : « Le 3 janvier 1859, ayant traversé le petit golfe de Chantaboun par une mer excessivement houleuse, nous vîmes apparaître la fameuse roche du Lion, qui forme comme la pointe d’un cap à l’entrée du port. De loin, on dirait un lion couché, et l’on a peine à croire que la nature seule ait moulé ce colosse avec des formes aussi curieuses... ». (4). Aujourd‘hui, le lion de Mouhot est toujours visible. Une brève course à bord d’un bateau de pêche vous amènera au pied du cap de Laem Singh (le cap du lion) et vous retrouverez l’objet de l’étonnement du naturaliste français. C’est là qu’il rapporte cette amusante anecdote : « On comprend que les Siamois aient pour ce rocher, comme pour toutes les choses qui leur paraissent extraordinaires ou merveilleuses, une espèce de vénération. On raconte qu’un jour, un navire anglais étant venu jeter l’ancre dans le port de Chantaboun, le capitaine, en voyant le lion, proposa de l’acheter, et que le gouverneur ayant refusé de le lui vendre, l’Anglais, sans pitié, fit feu de toutes ses pièces sur le pauvre animal». Signalons qu’aujourd’hui, cette anecdote a été détournée dans la conscience collective et que le méchant capitaine anglais est devenu un artilleur français qui aurait détruit au canon un deuxième rocher qui se trouvait à côté du lion… C’est dans cet endroit idyllique que les premières troupes françaises envoyées depuis Saïgon débarquent le 7 août 1893. Ils ne sont pas très nombreux : une section d’Infanterie de Marine accompagnée d’environ 150 fantassins annamites. Peut-être au maximum comptera-t-on à certains moments quatre cents hommes. Ce qui semble bien peu pour occuper toute la région. Occupation provisoire, disait-on alors… Le passage des pouvoirs se fait rapidement et sans problème. Les militaires siamois quittent leurs casernements ; les Français s’y installent tant bien que mal. Les armes présentes sont saisies. Les troupes françaises s’installent dans trois positions bien différentes : le fort de Phairee Pinat, le fort de Phikat Khasuek et le camp militaire dans la ville de Chanthaburi.

Le fort de Phairee Pinat

Le fort de Phairee Pinat
Sur la rive occidentale de l’embouchure, ils vont occuper le poste militaire du fort de Phairee Pinat qui se trouve au sommet de l’éperon rocheux qui commande l’entrée de la passe. Le site, qui était abandonné jusqu’en 2009, a maintenant été restauré et sa visite mérite l’ascension des quelque 150 marches de latérite qui mènent à la batterie de canons datée de 1834. Ce fort avait été construit pour protéger l’entrée de la rivière des attaques des jonques de guerre des Annamites. Deux énormes canons ont été récemment réinstallés derrière leur postes de tir : un canon anglais de marque Armstrong daté de 1868 et un canon, sans doute plus ancien, fabriqué lui aussi chez Armstrong mais utilisant le procédé mis au point par le Français Joseph Vavasseur. Son nom est encore lisible sur le tourillon de droite. A l’arrière de la batterie, se dresse un beau chédi blanc. Il a été offert par le roi Rama V pour commémorer la fin de l’occupation française en 1905, et est appelé « le chédi de la liberté » (Chedi Issaraphab). Au pied du chédi, s‘ouvre ce qui devait être la soute où étaient conservées la poudre et les munitions des canons. Les pauvres soldats français du détachement qui occupait ce poste isolé communiquaient avec le camp de Chanthaburi par un système de sémaphore. Pour le visiteur courageux, une escalade d’une bonne heure l’amènera jusqu’au phare qui signale l’extrémité de la pointe rocheuse aux navires approchants. La visite se poursuit en bas du promontoire et en remontant la rive droite de la rivière. Les cartes anciennes des archives des Affaires Etrangères nous décrivent les installations portuaires mises en place pour l’avitaillement des divers navires qui viennent y accoster. Un service régulier commercial fait la ligne Saïgon-Chantaboun-Bangkok deux fois par mois. Nombreux sont les passagers du petit vapeur des Messageries Fluviales, le Donaï, et quelques écrivains raconteront leur escale obligatoire à l’embarcadère de Paknam. En novembre 1896, Isabelle Massieu est partie de Saïgon pour Bangkok, première étape de son long périple qui va l’amener au Siam, puis en Birmanie, puis à travers le pays Shan et le Laos, avant de rejoindre le Tonkin. Certainement la première femme à oser s’aventurer seule dans des régions bien peu connues... « Nous arrivons à Paknam de Chantaboun. Une longue digue primitive sert de ponton. Le site est pittoresque et original. Un canot se détache et nous amène un capitaine en grande tenue blanche. Il vient apporter et chercher le courrier. Quatre-vingts hommes sont au petit poste de Paknam et on en compte cent soixante à Chantaboun. Ils sont sans cesse sur le qui-vive car on leur envoie des coups de fusil toutes les nuits et le télégraphe est presque toujours coupé. Des bandes siamoises et chinoises les entourent et les menacent sans répit... ». (5). En octobre 1900, ce sont les Belges Emile Jottrand et sa femme qui quittent Bangkok pour Saïgon, après quatre années dans le royaume de Siam, où il a rempli les fonctions de conseiller juridique auprès du gouvernement : « Le Donaï jette l’ancre à l’entrée de la rivière de Chantoboon. Un grand pic boisé où flottent les trois couleurs domine la place ; à ses pieds, quelques baraquements fort simples... ». C’est aussi leur première rencontre avec les soldats annamites du poste : « Quelques soldats embarquent ; leur coiffure ressemble à un plat à tarte en jonc, orné au centre d’une rondelle de cuivre (c’est le salacco, ndlr). Leur costume, fort seyant, est nous dit-on, le costume des anciens guerriers tonkinois... ». (6) Le long de la grève s’alignent les divers bâtiments français : deux parcs à charbon, le parc à bestiaux pour le ravitaillement de viande fraîche et le poste d’avitaillement du « Lutin », le navire militaire installé à poste pour garder l’embouchure. C‘est là aussi que se trouvera le cimetière militaire des soldats européens. Il n’en reste plus rien, à l’exception de la pierre tombale d’un civil français, mort à Chantaboun en 1899.

Le fort de Phikat Khasuek

Le fort de Phikat Khasuek
A la pointe de l’autre rive de l’embouchure de la rivière, le contingent français trouve un autre fort, toujours construit sous le règne de Rama III. Ils y découvrent une mauvaise batterie de six canons Krupp, selon eux « plus dangereux pour les servants que pour un éventuel ennemi ». Le poste militaire sera détruit et les Français en utiliseront les matériaux pour construire plusieurs bâtiments le long de la plage. Il en reste aujourd‘hui un superbe exemple, en parfait état : il est appelé par les Thaïlandais le Teuk Daeng (le bâtiment rouge). Ce long bâtiment comporte cinq pièces. La construction est soignée et l’on y trouve quelques morceaux de tuiles de terre cuite originales provenant de la maison Guichard-Cauvin à Marseille St-André. Les brochures touristiques thaïlandaises prétendent que les tuiles du toit sont posées sur des rails de chemin de fer. Où est-ce la forme des poutrelles métalliques en U qui les ont sans doute trompés ? C’est ce même bâtiment qui sera par la suite utilisé par les visiteurs français venus de la capitale pour passer un week-end au bord de la mer, loin des fatigues de Bangkok. Encore une preuve, s’il en est besoin, que l’occupation se faisait sans heurts. Raphaël Réau, jeune diplomate français en poste au Siam de 1894 à 1900, mentionne assez souvent dans son journal des déplacements vers Chantoboun pour profiter de la plage et y faire du sport. (7)

La prison Khuk Khi Kaï

La prison Khuk Khi Kaï
A trois cents mètres du bâtiment rouge se trouve un curieux bâtiment carré construit en briques rouges : il porte le nom en thaïlandais de Khuk Khi Kaï, soit « la prison des fientes de poulets. » Pour les Thaïlandais d’aujourd’hui, dans ce bâtiment sans fenêtres, les Français enfermaient leurs prisonniers siamois. Au-dessus, dans un étage grillagé, on élevait des poulets dont les déjections qui leur tombaient sur la tête venaient ajouter à la détresse des prisonniers. On peut rester sceptique aujourd‘hui devant cette explication. Le bâtiment, qui d’ailleurs s’affaisse de manière inquiétante sur son angle est, ressemble tout simplement à un bastion de défense qui devait contrôler l’arrivée au camp, situé à l’arrière. Il est exact que ce bastion ne comporte pas de vraies fenêtres, mais des meurtrières destinées à des tirs de défense. Peut-être sont-ce ces ouvertures infranchissables qui ont fait imaginer une prison aux Thaïlandais, peu habitués à l’architecture militaire de forteresse.

Le fort de Chanthaburi

Le fort de Chanthaburi
A l’arrivée des Français en 1893, le fort qui se trouve au nord de la ville sur un petit plateau de vingt-cinq mètres de hauteur, est abandonné par les troupes siamoises. Les Français en réoccupent la partie nord-ouest et organisent quelques travaux de réfection des remparts. A l’angle nord-ouest du fort est installé sur un monticule élevé le sémaphore qui communique avec l’appareil semblable vu au fort de la colline de Paknam. Ce fort, aujourd’hui appelé fort Taksin, reste la propriété de la Marine royale thaïlandaise. L’association Phra Racha Wang Derm qui a pris en main sa restauration avec la collaboration de l’ambassade de France et du comité de Solidarité Franco-Thaï, a pu entreprendre le sauvetage des sept monuments français encore présents sur le site qui resteront le témoignage physique d’une histoire commune partagée par la France et la Thaïlande. Le visiteur d’aujourd’hui se plaira à imaginer le camp lorsqu’il était français en reconnaissant successivement le corps de garde, les cantonnements, le bâtiment du matériel, les bureaux de l’Etat-major, la prison et les magasins à poudre et à munitions. Seul le bâtiment du dispensaire-infirmerie a disparu. Dispensaire où, nous avait appris le jeune diplomate Rapahël Réau, était né en 1895 le fils du commandant du camp, le commandant Arlabosse, « le premier petit Chantabournois français, rose et gigotant des pieds»...(7)

La cathédrale de Chanthaburi

La cathédrale de Chanthaburi
Elle est aujourd’hui le bâtiment le plus célèbre et le plus photographié de la ville. Elle demeure également le témoignage le plus visible de la présence française en cette ville. Nombreux ont été les religieux français qui se sont portés à son chevet (voir encadré). Henri Mouhot (4) nous en avait donné une première illustration en 1859. C’est là qu’il avait été accueilli par le Révérend Père Jean-Baptiste Ranfaing lors de son long séjour dans la région. De la première église, faite de bois et de planches, après plus de vingt années d’efforts, il avait pu réaliser la première construction solide en briques. Le bâtiment actuel, le cinquième de Chanthaburi, est dû aux efforts du Père Augustin Peyrical et de ses vicaires. De style gothique, elle n’est pas sans rappeler les cathédrales de Bangkok et de Saïgon. Elle est la plus grande église de Thaïlande avec ses 60 mètres de long sur 20 mètres de large et a été consacrée par le Révérend Père Colombet en janvier 1909 et deviendra cathédrale en 1953. D’importants travaux de rénovation entre 1988 et 2003 lui donneront son aspect actuel, intérieur et extérieur. C’est donc après onze ans d’efforts, de va-et-vient, d’allers et retours diplomatiques, d’incompréhensions, de mauvaises volontés, de trahisons, d’intolérance, de manifestations de mauvaise foi, et de tant de réunions, et de visites, et de télégrammes, qu’enfin, une solution de compromis va être trouvée. Les troupes françaises évacueront Chanthaburi le 5 janvier 1905, pour aller occuper à son tour la région frontalière de Trat et de Koh Kong, les provinces réclamées n’ayant toujours pas été rendues... Mais ce ne sera alors que pour deux ans, jusqu’en 1907. Après onze ans de conseils reçus de son conseiller spécial belge et francophobe, Rolin-Jaequemyns, il suffira de deux années à son nouveau conseiller américain, Strobel, pour que le roi Chulalongkorn puisse définitivement mettre un terme à un conflit dont les conséquences avaient largement dépassé l’enjeu. Le Siam récupèrera les régions de Trat, de Chanthaburi et de Dansaï au nord. Le Cambodge récupèrera les trois provinces de Battambong, Sisophon et Siem Reap. Mais surtout, il sera mis fin au système des inscriptions des populations « protégées » (Chinois, Cambodgiens, Laotiens) sur les listes consulaires françaises. Plus que son honneur, le Siam retrouvera sous son drapeau à l’éléphant blanc la totalité de ses enfants. Et grâce au sacrifice de quelques portions de territoire, le fragile royaume de Siam, face aux ogres colonialistes, aura préservé son indépendance. François Doré (http://www.gavroche-thailande.com) 1) Charles Lemire, Le Royaume de Siam et les intérêts français. Saint-Etienne, La Revue Forézienne Illustrée, Mars 1909. 2) George B. Bacon, Siam the land of the White Elephant as it was and is. New York, Charles Scribner’s Sons, 1892. 3) Frederick Arthur Neale, Narrative of a Residence in Siam. London, Office of the National Illustrated Library, 1852. 4) Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam de Cambodge et de Laos. Paris, Le Tour du Monde, 1863. 5) Isabelle Massieu, Comment j’ai parcouru l’Indochine. Paris, Plon-Nourrit, 1901. 6) M. et Mme Emile Jottrand, Indochine et Japon. Paris, Plon-Nourrit, 1909. Article réalisé en partenariat avec le magazine Gavroche (Thaïlande) www.gavroche-thailande.com
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